Contribution du chavillois Mohand Naït Mouloud au groupe de travail de François Hollande sur la coopération et le co-développement.

François Hollande débat aujourd’hui avec Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères. En marge de ce débat animé par David Pujadas, une contribution de Mohand Naït Mouloud, militant socialiste à Chaville, au groupe de travail de François Hollande sur la coopération et le co-développement.

1.     Le défi démographique et ses conséquences sur la planète.

 

L’Institut National d’Etudes Démographique (INED) estime, qu’à l’horizon 2100, un habitant du globe sur trois habitera probablement l’Afrique et ce malgré les ravages du sida, contre un sur sept actuellement. Alors que la population mondiale a franchi le seuil des 7 milliards d’habitants en 2011, l’Afrique a dépassé le milliard !

 

L’INED souligne que l’accroissement dans les années à venir devrait être particulièrement important en Afrique sub-saharienne, où la population devrait passer d’un peu plus de 600 millions d’habitants en 2000 à près de 3,4 milliards en 2100. D’ici la fin du XXIe siècle, la population de l’Afrique pourrait quadrupler et passer de 800 millions d’habitants en 2000 à 3,6 milliards en 2100.

 

Plus proche encore, En 2050, l’INED estime que la population en Afrique pourrait s’élever à 2,3 milliards avec des pays comme le Nigeria qui compterait 433 millions d’habitants, juste derrière l’Inde et la Chine. Loin derrière, l’Union européenne serait forte de 513 millions d’habitants et les Etats-Unis de 423 millions.

 

Les européens doivent prendre très au sérieux cette évolution et imaginer des solutions innovantes pour un partenariat gagnant-gagnant avec l’Afrique. L’UE doit faire preuve de volontarisme politique et économique avec un engagement clair et sincère en faveur de la  démocratie, du développement et de l’éducation  en Afrique.

Les européens sont en face de leur responsabilité devant le déploiement massif de la Chine en Afrique et dans son sillage les pays émergeants comme l’Inde et le Brésil.

 

La poudrière du sahel

 

Le Sahel est devenu en l’espace de quelques années une zone de non-droit. Aujourd’hui, les pays du champ (Algérie, Mauritanie, Mali et Niger), les puissances occidentales et les organisations internationales multiplient les rencontres et les rendez-vous manqués pour trouver des solutions permettant de contrôler une zone de plus de 8 millions de mètres carrés.

 

Tout récemment,  pour lutter contre le terrorisme, la contrebande et le crime organisé dans la région, les quatre pays du champ ont décidé de réagir collectivement en créant le commandement des états-majors conjoints, le Cemoc, et l’Unité de fusion et de liaison, l’UFL. Cette dernière a pour objectif d’occuper le terrain et de sensibiliser les populations locales contre le discours terroriste. Ce dispositif militaire et sécuritaire a reçu le soutien de nombreux pays occidentaux et des institutions internationales lors du sommet d’Alger fin 2011. Hélas, le manque de coordination, de formation, de moyens et de volonté politique n’a pas permis au Cemoc d’exécuter une seule opération concrète sur le terrain !

 

Cette région du sahel comprend des régions vulnérables, enclavées, parmi les plus pauvres au monde et qui constituent un terreau pour les groupes terroristes et mafieux. Les américains, les européens, les institutions internationales et les bailleurs de fonds savent très bien, que si la formation des forces de sécurité, leur équipement, l’échange d’informations et de renseignements, sont nécessaires à la lutte antiterroriste,  il ne peut y avoir de développement sans sécurité, comme il ne peut y avoir de sécurité sans développement. Il est donc illusoire de penser que la seule réponse militaire et sécuritaire puisse venir à bout de ces organisations mafieuses si de vrais projets de développement ciblés ne sont pas lancés pour répondre aux vrais besoins des populations.

 

Sur le plan politique, dans ce capharnaüm sahélien, théâtre de toutes les manigances : enlèvements, négociations, paiement de rançons et zones de combat, chaque acteur joue sa partition. En effet, comment expliquer la méfiance affichée entre Paris et Alger, deux acteurs majeurs dans cette affaire, qui n’arrivent pas à s’associer dans les opérations au sahel ? Pourtant, la presse algérienne et française rapporte tous les mois des échanges d’informations entre les services secrets des deux pays sur les risques d’attentas terroristes en France !

 

A ce sujet, la France qui exploite l’uranium par l’intermédiaire d’Areva, sur le site d’Arlit au Niger, est montré du doigt par les pays de la région qui l’accusent de payer les rançons aux terroristes et bandits pour libérer ses concitoyens pris en otage. Cette pratique de paiement de rançons dénoncée par la communauté internationale toute entière, donc par la France, n’est pas toujours respectée dans les faits. Le butin des rançons vient renforcer les capacités militaires des groupes terroristes. Cet argent servira aussi à financer les activités des terroristes et à recruter de nouveaux éléments. Ces nouvelles recrues viennent parfois des populations Touareg du Mali affamés par le gouvernement malien et qui ont rejoint les rangs d’AQMI par désespoir ou appât du gain. On estime aujourd’hui à plus de 400 éléments d’AQMI dans le sahel. Certaines sources américaines avancent des chiffres avoisinant les mille membres !

 

La région a connu une sensible dégradation depuis l’insurrection en Libye et la récupération de beaucoup d’armes après le chaos qui s’est installé. Les dernières informations indiquent même qu’AQMI a noué des contacts avec l’extrémiste groupe nigérian, Boko Haram, dont les attaques atteindront leur apogée durant les fêtes de Noël dernier (plus de 25 morts).

 

Quel politique d’aide au développement en Afrique ?

 

Le continent africain et en particulier la région du sahel souffre d’un sous-développement chronique. Les infrastructures, en particulier routières, sont inexistantes. La faiblesse des moyens en matière d’irrigation et l’absence d’électrification dans les zones rurales empêchent aujourd’hui tout développement de projet agricole ou industriel.

 

Pourtant, le développement agricole en Afrique reste l’une des principales clés pour sortir la région de l’isolement et de la pauvreté. Malheureusement, comme le souligne l’économiste S. Michailof dans son excellent ouvrage « Notre Maison Brûle au Sud » : La priorité que constitue le développement de l’agriculture africaine fait partie des slogans rituels. Il est paradoxal de constater que ce sujet ne figure même pas dans la liste des objectifs du millénaire.

 

Dans le journal Le Monde de novembre 2010, S. Michailof dresse un constat amer: « pour les décideurs des pays riches, il est en effet bien plus simple, du point de vue alimentaire, de profiter de la disponibilité de produits à bas prix sur le marché mondial pour nourrir au meilleur prix des populations urbaines qui peuvent faire tomber un régime, que de se soucier d’engager de difficiles et incertains processus de modernisation pour des paysans perdus au fond de la brousse ! ». Cette logique purement idéologique et partisane de plus d’un demi-siècle était motivée par le souci de contenir le communisme et de faire barrage à l’ex Union soviétique. Paradoxe de l’histoire, ce qui a bien marché pour la Corée du Sud n’a pas été appliqué en Afrique ! Plus encore, pourquoi l’Occident n’a pas re-pensé sa politique d’aide désastreuse pour l’Afrique après la disparition du péril rouge après 1990 ? On assiste depuis, à la mise en place des programmes de stabilisation destinés à résorber une dette colossale et irrécouvrable !

 

Les formidables gains de productivité des pays émergents comme le Brésil, permettent en effet,  de subventionner les prix de façon massive pour l’exportation vers l’Afrique. Mais cette politique qui permet de nourrir les populations urbaines en Afrique, dont le nombre représente moins de la moitié de la population totale, cache une triste et double réalité. D’une part, elle condamne les populations rurales, dont l’activité est soumise à la concurrence d’agricultures mécanisées extrêmement performantes, et d’autre part, cette politique alimente le phénomène de la corruption qui enrichit des grands négociants et des intermédiaires qui arrivent à négocier des contrats juteux.

 

Un autre drame de grande ampleur se prépare dans cette région du Sahel à cause des prévisions d’explosion démographique dans les pays de la région. D’après le chercheur Gilles Pison, la population des trois pays sahéliens que sont le Mali, le Niger et le Burkina Faso passera d’ici 40 ans de 44 millions d’habitants aujourd’hui à plus de 125 millions. S. Michailof résume les conséquences d’un tel scénario : « si rien de sérieux n’est fait pour relancer l’agriculture sahélienne, les tensions sur les terres deviendront ingérables. Dans ces conditions, la descente vers la côte des populations de ces régions en recherche de terres et d’emplois s’accroîtra au point de rendre dramatiques les tensions déjà très vives en Côte d’Ivoire et au Nigeria ».

 

Le temps presse, l’aide internationale aux pays pauvres de l’Afrique ne doit plus obéir aux réflexes géopolitiques et géostratégiques de la période de la guerre froide. Cette aide au développement ne doit pas non plus se faire juste pour répondre à la mauvaise conscience de l’occident. Elle doit être pensée à moyen et long terme et orientée de façon pragmatique sur le développement des infrastructures, de l’agriculture, et de l’éducation. Sur ce dernier point, l’aide financière ne suffira pas, il faudra la compléter par une aide intellectuelle. Il faut aussi aider et renforcer les états en grande difficulté à développer des politiques publiques de lutte contre la corruption, la pauvreté et l’analphabétisme.

 

Sur le plan financier, toujours d’après S. Michailof, les sommes réelles consacrées aujourd’hui sur le terrain à l’aide internationale sont de l’ordre de 40 milliards de dollars. Ce qui représente environ 6% du budget américain de la défense ! En comparaison, les pays riches ont consacré 240 milliards de dollars pour le seul Afghanistan depuis 2002. Très vite, il faut sans doute doubler, voire, tripler le montant de cette aide pour espérer atteindre un jour les objectifs de développement du continent africain. Renforcer l’aide au développement sera toujours moins coûteux et plus efficace que les interventions et les déploiements militaires dans les pays africains pour assurer la sécurité et soutenir les dictatures. Malheureusement, la France a souvent privilégié cette option militaire en Afrique.

 

De l’avis de beaucoup d’expert en matière d’aide au développement, la France, a toujours préféré confier sa contribution, destinée aux pays les plus pauvres, aux multilatéraux. Or, pour être plus efficace, il est recommandé de réorienter cette aide vers l’option bilatérale, plus pertinente et plus pragmatique et en associant les forces vives (ONG, associations, universités, entreprises, collectivités locales, …) dans chacun des pays africains. N’oublions pas que dans cette région d’Afrique, plus que d’autres, les relations personnelles comptent au moins autant que les titres officiels.

 

Pour rendre cette aide au développement conséquente et eficace, il faut désormais se fixer quelques  objectifs majeurs :

–          Aider les pays du sud à « rattraper »  les pays du nord en continuant à stimuler la croissance économique dans ces pays.

–          Lutter contre la pauvreté grâce à une meilleure redistribution sociale mondiale en instaurant des mécanismes de taxation internationaux comme la généralisation de la taxe Tobin.

–          Renforcer la lutte contre la corruption en donnant plus de légitimité et plus de moyens aux juridictions et organisations internationales.

–          Aider et encourager les ONG à porter des projets de développement dans les régions les plus déshéritées.

–          Privilégier les rapports bilatéraux en associant les forces vives locales comme les ONG, les collectivités locales, les associations, les universités, etc.

–          Investir fortement dans l’éducation, le savoir et l’accès aux nouvelles technologies.

–          Investir dans l’infrastructure, notamment routière et dans l’agriculture pour éviter l’exode des populations.

–          Gérer de façon responsable l’utilisation du sol africain, des matières premières, de l’eau et des forêts pour éviter les catastrophes humanitaires et écologiques.

 

Sur la préservation des sols et des richesses en Afrique, plusieurs experts ont alerté contre le comportement de certains pays asiatiques dont la Chine qui achètent des terres pour lancer des projets gigantesques. L’objectif est de sécuriser leur approvisionnement. Cette course à l’exploitation massive et anarchique des terres avec des cultures mécanisées risque de détruire des surfaces importantes qui sont déjà très fragiles à cause du réchauffement climatique.

 

Cette consommation sans limite peut provoquer une tragédie humanitaire en Afrique et qui aura des conséquences désastreuses sur le reste de la planète. Comme le décrit, à juste titre, l’écologue  américain Garrett Hardin dans la théorie des biens communs dans un espace fini : « l’accès libre à une ressource limitée pour laquelle la demande est forte mène inévitablement à la surexploitation de cette ressource et finalement à sa disparition ».

 

Pour conclure sur l’aide internationale, S. Michailof, préconise une nouvelle approche : « On ne peut en effet laisser les salaires des instituteurs ou l’approvisionnement d’un pays en médicaments anti-rétroviraux à la merci des aléas budgétaires de donateurs qui, de toute façon, ne peuvent pas s’engager sur le long terme. Or, à l’exception de la taxe sur les billets d’avion initiée par la France, la généralisation d’une telle fiscalité internationale, comme la fameuse taxe Tobin, se heurte à une mauvaise volonté générale. »

 

 

2.     50 ans de dictature, de sous développement et de pauvreté en Afrique et dans le monde arabe.

 

La mauvaise gouvernance en Afrique et dans le monde arabe est sans aucun doute la cause principale qui a plongé les peuples du sud dans la pauvreté, la faim et la misère. Au nord et au sud, des intellectuels et hommes d’opinion pointent souvent la responsabilité de l’Occident et des anciennes puissances coloniales dans le drame et les traumatismes qui secouent les pays d’Afrique et du monde arabe depuis plus d’un demi-siècle. Si la colonisation est l’une des causes réelles du sous-développement, il n’en demeure pas moins que les plus grands responsables de la tragédie de ces pays du sud sont d’abord et avant tout les régimes mafieux et corrompus africains et arabes qui, dépourvus de toute légitimité populaire, maintiennent brutalement leurs peuples dans le sous-développement en usant et abusant de tous les moyens de répression. Ces régimes se sont maintenus pendant 50 ans par la fraude électorale, la spoliation des biens publics, la corruption financière, le conditionnement mental des consciences et la répression systématique de toute opposition.

 

Dans le journal Algérien El Watan, L’intellectuel Syrien, Salam Kawakibi, en parlant des régimes arabes et de certains régimes africains qui ont passé des années à spolier leurs pays a résumé la situation : « Pour se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible, ils ont élaboré une corruption institutionnalisée afin de redistribuer la rente à des éléments protecteurs et à des centres de pouvoir qui les aident à réprimer et à museler la vie publique. Ils ont même confisqué la société civile en encourageant la création d’une société civile sur mesure, aussi corrompue et clientéliste que le pouvoir lui-même ».

 

Ces régimes arrogants et prédateurs qui ont dilapidé le patrimoine de ces pays du sud, avec la bénédiction et la complicité des gouvernements occidentaux, brandissent, quand la situation les arrange, le spectre de la main étrangère. À chaque fois que l’oppression des despotes pousse une population à se soulever contre le tyran, l’épouvantail de l’ennemi opportuniste est brandi pour charger la contestation du crime d’intelligence avec l’ennemi extérieur. Nous l’avons vu comment Al-Assad et Kadhafi ont dénoncé tantôt les “groupes terroristes”, tantôt « le colonialisme résurgent » sans oublier la menace de la guerre des civilisations entre l’occident et le monde musulman.

 

Sur le plan culturel, ces systèmes policiers ont censuré pendant 50 ans toute création artistique et littéraire, ces régimes sont les premiers responsables de l’assassinat de l’âme et de la créativité d’une culture ancestrale, ce que tous les envahisseurs et les colonisateurs n’ont pas réussi à faire durant des siècles.

 

Le reproche fait aux décideurs occidentaux de tout bord  c’est d’avoir favoriser de tout temps la soi-disant stabilité de ces régimes. En plus de privilégier les intérêts économiques et commerciaux des pays riches, les puissances occidentales considèrent que la stabilité de ces régimes mafieux constitue un rempart contre l’intégrisme et une sorte de digue contre le terrorisme islamiste et l’immigration clandestine. Ces régimes  représentent aussi pour l’occident l’assurance d’un approvisionnement stable en hydrocarbures.  Certains en Europe ont même mis en avant un nouveau concept de « Démocratie sécuritaire » pour reprendre une expression de l’historien Benjamin Stora, pour justifier leurs silence sur le pillage des ressources et le mépris des populations africaines.

 

Si on fait un petit retour historique, non pas pour faire le procès de la colonisation ou pour incriminer tel ou tel pays, mais plutôt pour analyser les raisons du sous-développement qui ravage les pays de la rive sud de la méditerranée depuis plus d’un demi-siècle et surtout pour éviter de reproduire les options qui ont conduit à cet échec et à cette misère.

 

Après les dégâts considérables de la colonisation sur les peuples de cette région d’Afrique, on comprendra très vite que la décolonisation, censée libérer les peuples et leur rendre la dignité, a fait autant de mal si ce n’est plus encore. Le chroniqueur M. Hammouche du journal liberté écrivait ceci :

« La “stabilité”, hissée au rang de valeur par la pratique des relations internationales “post-coloniales”, a pour finalité d’assurer la quiétude et la sécurité des frontières et des voies maritimes et terrestres propices aux échanges dans le nouvel ordre politique conçu comme ordre “commercial”. Un ordre conçu comme un troc entre producteur industriel et consommateur rentier, entre cerveau et estomac. Ressources naturelles contre produits manufacturés ».

 

Il ajoute « Souvent, des régimes ont été installés, ouvertement ou par manœuvre, par les anciennes puissances occupantes. Ils sont le prolongement, au sens anthropologique, l’outil nécessaire de l’ordre mondial néocolonial. Les bousculer, c’est bousculer cet ordre ».

 

L’exemple du Congo avec Omar Bongo et du Congo Brazaville avec Denis Sassou-Nguesso et Pascal Lissouba sont là pour témoigner comment à travers la compagnie ELF et l’argent du pétrole, la France à fait et défait les gouvernements de ces pays en plongeant les peuples dans la précarité, la misère et au final une guerre civile ravageuse.

  

Plus prêt de nous, en Afrique du nord, comment expliquer le silence des puissances occidentales et de la France en particulier, souvent prompte à appeler à la liberté d’expression dans le monde, au respect des droits de l’homme et à la retenue lors de manifestations, est dans l’embarras total avec ses voisins du Maghreb, notamment avec l’Algérie.

 

Comme le rappelle M. Hammouche dans sa chronique, des voix s’élèvent  des deux côtés de la Méditerrané pour expliquer que « la réserve, voire le silence, affichée par la diplomatie Française tant à l’égard de la Tunisie, du Maroc et surtout de l’Algérie tient sans doute aux intérêts économiques importants entretenus dans ces pays par la France et à la présence sur le territoire français d’importantes communautés maghrébines. Ce silence n’est pas sain et il est interprété par les citoyens, au mieux, comme un alignement sur les régimes corrompus dans ces pays et au pire comme une complicité avec ces régimes autoritaires et dictatoriaux ».

 

L’historien Libanais Massoud Daher dans une interview dans le journal El Watan, analyse la position occidentale par rapport à ce qui se joue actuellement dans le monde arabe avec le sursaut de la jeunesse. Il décrit comment l’occident a choisi la défense de ses intérêts économiques au détriment des libertés des peuples et de la démocratie : « L’Occident a tiré profit de notre sous-développement, de notre allégeance, de notre pétrole et de notre soumission. L’Occident a appuyé tous les dictateurs dans les pays arabes. L’Occident a amassé des fortunes et des richesses grâce à ces régimes et a consommé une grande partie du brut arabe. Les pays arabes achètent de l’armement de l’Occident sans l’utiliser ! L’argent des Arabes est déposé dans des banques étrangères. » Et de poser la question que tout le monde se pose : « Est-il logique qu’après 50 ans de production pétrolière, les pays arabes soient incapables d’avoir une industrie automobile, une usine de tracteurs agricoles ou d’appareils photo ? Qu’avons-nous fait de tout l’argent du pétrole ? ».

Il ajoute « Le taux d’analphabétisation augmente dans le monde arabe au lieu de baisser. Les jeunes et les femmes sont marginalisés. L’avancée du désert continue dans la plupart des pays arabes. Il y a absence de projets politiques et démocratiques également. Aucun projet anti-chômage, contre la désertification, contre l’analphabétisme, etc ».

 

L’économiste Serge Michailof dans le monde de novembre 2010, enfonce le clou :

 

« On ne compte donc plus les déclarations généreuses de nos chefs d’Etat du G7, une main grande ouverte sur le coeur pour les télévisions, l’autre bien serrée dans la poche sur le portefeuille. Les statistiques qui acceptent dans la comptabilisation de l’aide des annulations de dettes ayant permis à des dictateurs d’acheter notre quincaillerie guerrière et de remplir leurs comptes en Suisse permettent de masquer la triste réalité. ».

 

3.     Les atermoiements de l’Union Pour la Méditerranée (UPM) et le déséquilibre des accords d’association avec l’UE.

 

L’Union pour la Méditerranée lancée en grande pompe par Nicolas Sarkozy en 2008 a vite tourné au fiasco. Au lancement de l’UPM, un débat a été installé naturellement sur l’omission de toute référence à la démocratie et aux droits de l’homme dans la déclaration de mise en place de l’initiative. Il faut noter au passage que cette UPM, version Sarkozy, a marqué une régression par rapport aux objectifs du Processus de Barcelone mis sur pied en 1995. L’UPM devait prendre son essor sur six projets mobilisateurs : la dépollution de la Méditerranée, les autoroutes maritimes et terrestres, la protection civile pour répondre aux catastrophes naturelles, une université euro-méditerranéenne, l’énergie solaire et une «initiative méditerranéenne de développement des affaires». Tant pis ! La démocratie et le respect des droits de l’homme attendront !

 

Certes, la gouvernance des pays du Sud avait dressé de multiples obstacles au succès de ce projet notamment à cause des conflits armés ou querelles frontalières qui empêchent toute coopération. Sans oublier, bien évidemment, l’épineux conflit du Proche Orient qui constitue l’épine dorsale !

 

Il est vrai aussi que la principale préoccupation des dirigeants des pays du Sud qui étaient favorables à ce projet (Egypte de Moubarak, Maroc de Mohammed VI, Tunisie de Ben Ali) n´est pas d’intégrer un club de démocraties méditerranéennes, mais de sanctuariser leurs régimes et de maintenir leurs clans au pouvoir. Tout projet de modernisation menaçait leur souveraineté, leur pérennité politique. Donner la liberté à leur peuple, instaurer un Etat de droit ou offrir à leur jeunesse une véritable perspective, cela n’était pas à l’ordre du jour. Moubarak voulait léguer son trône à son fils Gamal et Ben Ali croyait qu’il était éternel. L’Union pour la Méditerranée devient du coup un échec cuisant des gouvernants des pays du Sud, avec la complicité des pays du Nord.

Il faut se souvenir que juste avant le déclenchement du printemps arabe, l’Egypte de M. Moubarak était louée par le classement de la Banque mondiale «Doing Business» pour sa bonne gouvernance, que la Tunisie de M. Ben Ali recevait le satisfecit des institutions mondiales et l’aide inconditionnelle des états européens (la France en tête) ! On connaît la suite !

 

Du côté des accords de partenariat avec l’Union européenne, tous les pays du Maghreb ont signé, de manière bilatérale des accords d’association avec l’UE dont le volet libre échange leur était particulièrement défavorable. Du point de vue économique et commercial, le déséquilibre est flagrant. D’une part les produits manufacturés des pays du sud sur les marchés européens ne sont pas compétitifs et la majorité des entreprises de ces pays du sud ne sont pas encore à la hauteur des standards européens en matière technique, de qualité et de service. D’autre part, l’UE, avec sa Politique Agricole Commune (la PAC) maintien ses barrières à l’encontre des produits agricoles en provenance du sud. Lors du sommet euro-africain de fin 2011 à Bruxelles, de nombreux représentants africains, ont rappelé aux européens leur posture marquée encore du sceau de l’échange inégal, pour ne pas dire néocolonial. Un député de l’Assemblée nationale du Kenya, a déploré le dumping des produits agricoles subventionnés provenant de l’Europe, un procédé qui a enterré l’économie vivrière qui nourrissait auparavant l’Afrique.

 

Cerise sur le gâteau, au-delà des accord sur la lutte contre le terrorisme et les échanges d’informations concernant les affaires liées aux crimes organisés, l’UE a, de façon cynique et scandaleuse, délégué une partie de sa politique de répression de l’immigration aux états du sud. Ainsi l’Europe exige un engagement des pays signataires à réadmettre leurs ressortissants expulsés d’Europe et à restreindre le droit de leurs citoyens à l’expatriation. De même, l’Europe impose aux pays du sud de conduire une politique d’émigration répressive à l’encontre de leurs citoyens et de ceux d’Afrique subsaharienne qui transitent par ces pays.  En échange, l’UE promet une aide marginale au développement.

 

En comparaison, les accords d’élargissement signés entre l’UE et les pays d’Europe centrale et orientale (PECO), l’avantage était en faveur des PECO qui maintenaient un certain nombre de barrières à l’encontre des pays de l’UE, tandis que ces derniers s’engageaient d’emblée à ouvrir leurs frontières totalement aux premiers. On voit bien la différence de traitement des deux partenaires par l’UE.

 

Quelle politique doit conduire l’UE pour aider les pays du sud à se relever ?

 

Charles Michel, ministre belge de la coopération au développement, a souligné lors du dernier sommet euro-africain de Bruxelles que le sort des continents européen et africain est “indubitablement lié”. En Europe, en Afrique et au Maghreb, des voix s’élèvent pour dire que l’Europe et l’Afrique ont un destin et une ambition à partager. Le moteur de cette ambition commune doit être la Méditerranée. Un partenariat d’exception entre l’Union européenne et le Maghreb peut constituer le noyau dur de cette Méditerranée qui reste à reconstruire autour de l’idée de paix.

 

Avec sa position stratégique, l’Afrique du Nord pourrait être une vraie charnière à une relation Europe – Afrique.  Au-delà du rapprochement de l’Europe et de l’Afrique, la coopération entre l’Europe et les pays d’Afrique du Nord peut être très féconde sur des sujets complexes comme la sécurisation de la région du Sahel, la reconstruction de la Libye, la médiation avec l’Iran sur le dossier nucléaire, la recherche d’une issue au drame qui se déroule en Syrie et enfin un partenaire dans la recherche de solution au drame du proche Orient. Sur ce problème Israélo-palestinien, comment accepter le rôle subalterne joué par l’Europe ? Les américains, dont l’objectivité sur ce sujet est plus que contestée, peuvent-ils rester  les seuls arbitres d’un conflit vieux de plus de 60 ans et qui meurtrit le peuple palestinien et attise les haines dans le monde ?

 

La politique de coopération avec l’Afrique conduite par l’Europe et par la France depuis le début de la décolonisation est un échec.  Ni la condescendance et le paternalisme occidental, ni le cynisme des chinois ne peuvent satisfaire à l’exigence de démocratie et de liberté de la nouvelle génération africaine. La jeunesse africaine (31% en Algérie se situent dans la tranche des 15-29 ans. 29% en Egypte) ne veut plus un occident cynique et donneur de leçons mais un occident attaché à des valeurs républicaines et à une défense mutuelle des intérêts des peuples. Ces peuples souhaitent être des acteurs de la gouvernance mondiale. L’UE, doit, en effet, totalement changer sa politique commerciale et ses relations économiques, augmenter sa politique d’aide au développement, investir massivement en Afrique et s’appuyer plus encore sur la société civile, les associations, les ONG, les universitaires et les collectivités locales.

 

Il est temps que tout le monde comprenne que la résignation chez ces peuples maghrébins, arabes et africains ne fait pas partie de leur patrimoine génétique. Il ne faut surtout pas tomber dans la caricature ou céder à quelques réflexes nationalistes des années 70 au temps fort de la guerre froide. Les jeunes de ces pays sont informés sur l’extérieur, et savent ce qu’est une démocratie. Ils sont citoyens, techniciens, ingénieurs, ouvriers qualifiés, médecins, enseignants, qui n’ont qu’une seule envie : vivre libre et en paix. Ils sont déterminés à s’approprier leur avenir en bravant l’interdit qu’on leur impose. Ils veulent se débarrasser de ces régimes qui les gouvernent d’en haut et qui ne voient dans le peuple qu’un «tube digestif» et un appareil de reproduction biologique. Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux  que sont Facebook, et Twitter n’ont plus de secrets peur eux.

 

Stefan Füle, le commissaire européen à l’élargissement et la politique du voisinage, a déclaré à Alger en juin dernier : “Nous avons des intérêts, mais aussi des valeurs”. L’Europe s’est-elle enfin défaite de tout complexe en la matière au sujet de ses relations avec les pays du sud de la Méditerranée ? Les européens ont-ils fini par s’y résoudre à l’idée que  la démocratie n’est pas un luxe pour “col blanc occidentalisé”, mais une exigence du développement économique ?

 

Ce changement de regard, à moins que cela ne soit qu’une nouvelle stratégie commerciale face à la concurrence américaine et asiatique, est né suite aux derniers mouvements de révolte qui ont secoué le Maghreb et le monde arabe. En effet, Une nouvelle espérance démocratique est née chez les peuples et les opposants dans ces régions. Certains spécialistes trouvent même que le scénario est comparable aux victoires du syndicat «Solidarnosc» en Pologne dans les années 80 et qui a ouvert la voie à l’émancipation des autres pays de l’est de l’Europe et a mené à la chute du mur de Berlin neuf ans plus tard.

 

La comparaison avec la Pologne des années 80 est peut être excessive mais le changement des mentalités est en cours dans cette région du monde. Les révoltes tunisiennes, égyptiennes, libyennes et syriennes sont l’annonce d’une résurrection. Soyons réaliste et pragmatique : Maintenant que l’ouverture est consacrée, que le mur de la peur est définitivement tombé, il serait utopique de croire que la démocratie s’installera rapidement. Néanmoins, cette longue marche que vient de commencer les peuples tunisien, égyptien et libyens  vers plus d’acquis démocratiques, constitue un grand événement pour tous les peuples opprimés. Avec le soutien de la communauté internationale et des grandes puissances, cette vague d’espoir a de grandes chances de se propager dans le reste des pays du sud pour le bien de toute la planète.

 

C’est le moment pour les européens d’appuyer ces mouvements et de les aider à mûrir et à franchir les obstacles qui ne manqueront pas de se dresser sur le chemin. Il faut saisir cette opportunité pour  parler de réformes politiques, de droits de l’homme et surtout de coopération et d’aide pour un développement réel dans ces pays du sud. Il faut vite sortir des discours et slogans rituels du genre « Nous suivons la situation avec beaucoup d’attention » ! Plus que jamais, la légalité internationale doit s’élargir et s’exercer au-delà de l’occident. Ainsi les valeurs universelles doivent être partagées et défendues par tous au-delà des frontières, des cultures et des confessions.

 

L’Afrique a besoin d’investissements directs et de transfert de technologie et de compétence. Le calendrier de révision du démantèlement tarifaire, la politique des visas, la prise de parts de marché dans tel ou tel secteur, ne peuvent constituer une véritable politique de coopération avec l’Afrique. Si on ne veut pas que les opportunistes de tout bord continuent à brandir le fantasme de « l’invasion de l’Europe », il est urgent de faire en sorte que les africains se sentent utiles chez eux, à avoir une espérance en les aidant à construire leur avenir sur leur sol.

 

La France qui possède des atouts à faire valoir, comme la francophonie qui peut être un vecteur d’échange remarquable, ne tire guère son épingle du jeu. Il est vrai qu’elle a pratiqué assez souvent une politique humanitaire à l’égard des opposants, en leur offrant l’asile, mais elle n’a jamais essayé de tracer avec eux une perspective d’avenir ou en développant des relations étroites avec les leaders de l’opposition démocratique et indépendante. Il faut espérer que la France officielle tire des leçons de son échec dans sa politique tunisienne pour changer radicalement sa politique étrangère.

 

Sur le plan politique d’une manière générale, les européens doivent arrêter de cautionner des élections aux résultats préprogrammés. La fraude électorale qu’on refuse dans nos pays doit être dénoncée avec force par les dirigeants européens. Quant aux biens mal acquis des dirigeants africains dans les pays occidentaux et les faramineux placements bancaires dans les banques suisses et ailleurs, les européens ne doivent plus continuer à  les couvrir.  L’UE doit tout mettre en œuvre pour rendre aux peuples cet argent de la corruption et ne plus permettre à l’avenir ce détournement de fonds publics sur le sol européen.

 

Sur le plan économique, il est urgent de passer d’un simple accord de libre échange à une intégration plus favorable aux pays du sud de la Méditerranée avec l’Union européenne. Certains experts comme M. Mouhoud, Professeur d’économie à l’université Paris Dauphine, plaident pour la nécessité d’inclure dans les accords d’association avec l’UE des clauses de participation des pays du sud de la Méditerranée aux programmes de recherche et d’innovation européen. De l’avis de M. Mouhoud, si l’UE veut soutenir les démocraties, il faut qu’elle facilite la convergence technologique des pays du Sud. Pour cela, il préconise une politique d’intégration volontariste des laboratoires de recherche du Sud dans les programmes de réponse aux appels d’offres de recherche financés par la Commission européenne. Une telle initiative pourrait favoriser cette convergence à l’instar de ce qui avait été fait et encore réalisé avec les laboratoires des pays d’Europe centrale et orientale.

 

La question énergétique peut constituer un élément majeur dans le développement de cette région d’Afrique et offrir l’opportunité de créer des millions d’emplois entre l’Afrique et l’Europe. Dans ce combat pour une transition énergétique et contre le réchauffement climatique,  L’énergie peut  avoir un rôle refondateur de la relation Euro-africaine.

 

Certains pays du sud disposant d’importantes richesses naturelles comme le Nigeria, le Congo  et l’Algérie préfèrent une économie rentière et distributives qui leur assure la domination politique de la société. Ces pays possèdent une diaspora en Europe sous-utilisée et non impliquée dans les investissements à l’instar des diasporas indienne et chinoise. L’Europe peut s’appuyer sur ce capital humain vivant sur son sol pour lancer des projets d’investissement en Afrique et permettre petit à petit l’émergence d’une économie productive diversifiée et qui, à terme, transférera le pouvoir économique vers la société. Cette diaspora peut être mobilisée, notamment dans le développement d’activités dans les services de la connaissance.

 

Dans cette relation Euro-Afrique, la France doit jouer un rôle de premier plan. Il est vrai que parfois, le contentieux colonial pèse lourdement sur ses relations avec les pays de la rive sud. Ce contentieux est même exacerbé et exploité de part et d’autre, souvent pour des fins électoralistes, entre l’Algérie et la France. Aujourd’hui, il faut se tourner vers l’avenir et capitaliser sur le passé sans nostalgie ni esprit de revanche. Notre passé doit être assumé avec ses lumières et ses ombres mais sans compromettre notre avenir commun. Cette relation entre la France et ses anciennes colonies doit être apaisée et refondée.

MOHAND NAIT MOULOUD, Chaville.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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